Auguste (nom d’emprunt) et ses frères ont hérité de leur défunt père une cour servant au commerce du sexe, en clair, des chambres de passe. Des prostituées y louent des chambres pour accueillir leurs clients. L’entreprise familiale qui tient à la fois lieu de gargote marche à merveille. Mais le jour où une tapineuse a été mortellement poignardée dans une des chambres, ce fut le début  des emmerdes judiciaires de trois hommes : Auguste, le gestionnaire de l’entreprise familiale, Mouss le gérant de la gargote et Djamel le serveur.  Devant le tribunal de grande instance de Ouagadougou, les deux premiers ont été reconnus coupables des faits de proxénétisme, le dernier d’entrave au fonctionnement de la justice, pour avoir nettoyé la chambre du meurtre.

Le meurtre d’une prostituée a été l’élément déclencheur des poursuites judiciaires contre les trois hommes (Ph. d’illustration, source: journaldesfemmes.fr)

Pourtant, c’est une aventure que même la mort n’avait pas réussi à stopper en 24 années de marche. Mais qui connait le destin, cette puissance mystérieuse qui vous tord irréversiblement le bras ? Qui savait à l’avance que l’entreprise familiale  cesserait un jour d’exister par la force des choses ? Qu’un jour on indexerait la cour propriété des Diem en disant ceci : « Voilà, c’est là qu’on a tué la prostituée »? Personne.

Remontons plutôt le temps : quand monsieur Diem confiait, en 1998, sa cour à un Igbo nigérian, son fils aîné, Auguste, était là. A peine trentenaire, Auguste avait la vie devant lui. Il savait déjà, certes, manier le bronze et lui donner des formes artistiques généreuses. Mais il se dessinait moins dans la tête une vie future liée à la maison confiée à l’ami de son père. Auguste se projetait plutôt une carrière d’artiste bronzier épanoui dans sa vocation.

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En tant qu’aîné de la fratrie, le jeune artiste n’était pas étranger à la vie qui se menait dans cette cour d’habitation mise entre les mains du Nigérian. C’était d’ailleurs de notoriété publique qu’en plus de l’alcool servi dans une gargote annexée, on y vendait du sexe. En réalité, c’est à cette fin que la cour a été louée.

Une affaire bien organisée

Le fonctionnement de l’établissement est simple : des chambres sont mises à la disposition des professionnelles du sexe, celles-ci y passent avec leurs clients moyennant un certain montant dont une partie est reversée auprès du gérant de l’établissement. La cagnotte ainsi récoltée permet à ce dernier d’honorer les frais de location de la cour vis-à-vis de son proprio. Une bonne affaire !

Mais après deux ans de fonctionnement d’Alibaba, c’est ainsi que l’établissement est surnommé, le malheur frappa chez les Diem : le père d’Auguste entreprit le voyage du non-retour.

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Le deuil passé, la famille s’est réuni pour prendre les grandes résolutions sur l’héritage. Sans aucune surprise, le devenir de la cour abritant Alibaba est interrogé. Que faire ? La laisser entre les mains du locataire nigérian et continuer à percevoir les frais de la location ? Ou la reprendre et en faire un autre usage ? Au terme de concertations, la résolution est prise : la famille se chargera de la continuité de l’activité d’Alibaba. A Auguste, il est confié la gestion de l’entreprise familiale. Pas fascinant comme rôle pour le jeune artiste mais pourquoi refuser ?  C’est avant tout une décision familiale !

Mais ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant ? Auguste découvre en réalité un filon qui lui profite et profite à toute la famille, nombreuse d’une trentaine de bouches à nourrir. Pour sa part, c’est la cerise sur le gâteau en dehors de son revenu aléatoire de bronzier. Sauf que là où il y a bonheur, malheur arrive toujours à se faire une place, comme le chantait  bien le musicien Rigobert Kaboré. En effet, un drame qui s’est produit dans la maison de passe va marquer la fin de l’activité juteuse avant la fin de l’année 2020. Et pas que, le début d’ennuis judiciaires pour Auguste et pour deux autres personnes, à savoir le gérant des chambres et de la gargote annexée, Mouss ainsi que son serveur, Djamel.

Le meurtre de la belle de nuit

Ce fut en effet un soir qui débuta comme tous les autres à Alibaba. Les « filles » étaient là, à s’occuper de leurs clients. Au-delà du travail, elles ont en commun une tontine périodique qui permet à chacune de mobiliser une somme consistante pour ses dépenses et projets personnels. Ce soir-là, Nicki (nom d’emprunt) qui collecte habituellement les cotisations avait rassemblé environ 400 000 F CFA qu’elle avait dans le porte-monnaie. Loin d’imaginer qu’elle est pistée, Niki reçoit dans une chambre un prétendu client qui se révèle plutôt un guetteur du fric. En lieu et place d’une partie de plaisir, la jeune dame a été poignardée par son « client ». Dehors, on ne le saura pas avant que « l’acheteur » mal intentionné ne s’échappe avec l’argent, laissant dans la chambre une victime baignant dans le sang. Transportée d’urgence à l’hôpital, Nicki y a rendu l’âme.

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Des proches de Nicki ont vite fait de porter plainte contre x pour homicide. La réputation d’Alibaba est en jeu. Que faire  alors ? Dans un premier temps, Auguste s’est présenté devant les services de police pour signaler le drame. Mais si seulement il s’en contentait ! Non, il a dans le même temps, seulement deux jours après, ordonné le nettoyage de la chambre du crime avant la fermeture définitive de l’établissement. Cette instruction est donnée à Mouss, le gérant des  chambres et de la gargote, qui l’a fait exécuter par Djamel, le serveur.

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Pour avoir effacé la scène du crime, Djamel est poursuivi pour « entrave au fonctionnement de la justice ». Auguste et Mouss, eux, sont prévenus des faits de délit proxénétisme et d’incitation à entrave au fonctionnement de la justice. Devant les juges, seul Djamel a plaidé coupable. Sur la prévention d’incitation à entrave au fonctionnement de la justice, Mouss et Auguste, ont nié, chacun, avoir donné des instructions au serveur. Quant au délit de proxénétisme, ce sont deux hommes qui ont demandé la clémence des juges en confessant leur ignorance de la loi qui punit cette infraction. « Je ne savais pas que cette activité était interdite », s’est défendu Auguste. Et son avocat de lui venir à la rescousse en soutenant que « c’est une décision de la famille qui a permis la poursuite de l’activité d’Alibaba » et « c’est encore une décision de la famille qui devait y mettre fin ».

Nul n’est censé ignoré la loi, Auguste l’ignore pourtant

Maintenant qu’il connait la loi, Auguste a promis d’abandonner à jamais ce métier alors même qu’Alibaba a mis la clé sous le paillasson depuis le meurtre de la belle de nuit. Mais en attendant, à l’instar de Mouss, l’ex-gestionnaire de l’établissement a été reconnu coupable du délit de proxénétisme. Ce qui lui vaut, au même titre que Mouss, 24 mois de prison assortis de sursis ainsi qu’une amende ferme de 2 millions de F CFA. Djamel, lui aussi s’en sort avec une condamnation pécuniaire de 250 000 F CFA.

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De justesse, les trois hommes ont ainsi échappé belle à la prison. Car le procureur avait requis contre Auguste et Mouss 12 mois ferme et une amende de 1, 5 million chacun, 250 000 F d’amende pour Djamel.

De cette odyssée judiciaire, chacun du trio tirera sans doute la leçon qui lui convient au mieux. Pour éviter à l’avenir de tomber dans le même bourbier, Djamel fera sienne cette conviction de l’écrivain français Charles Péguy : « Il y a des ordres injustes qui cachent les pires désordres ». Et on imagine qu’Auguste et Mouss retiendront pour toujours cette formule romaine qui dit que « nul n’est censé ignorer la loi ». Eh bien, cela prévaudra lorsqu’ils voudront s’engager dans une nouvelle aventure, aussi juteuse que peu catholique qu’elle soit !

Bernard Kaboré

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