Il n’y a pas si longtemps, 5 ans pour être exact, il était difficile d’envisager un atelier sur l’avortement sécurisé, n’en parlons même pas de l’organiser. Mais grâce à la persévérance de femmes comme Awa Yanogo, le débat peut désormais se mener dans l’espace public. Juriste de formation, la coordonnatrice de la Communauté d’action pour la promotion de la santé sexuelle et reproductive au Burkina Faso a certainement pris quelques peaux de banane, elle qui s’est engagée pour la cause de la gent féminine depuis le lycée. Elle a milité pour la promotion de la santé de la reproduction, notamment dans le cadre du VIH/Sida, puis dans la lutte contre les grossesses non désirées des filles en milieu scolaire. Ancienne membre du Mouvement d’action des jeunes de l’ABBF, elle consacre aujourd’hui son énergie à se battre pour le respect du Protocole de Maputo que 36 pays, dont le Burkina Faso, ont ratifié en 2003. Ce protocole porte sur le droit des femmes en matière de santé reproductive. Mme Awa Yanogo met l’accent sur l’avortement sécurisé dans les conditions autorisées par la législation burkinabè. De quoi s’agit-il exactement ? Réponse dans l’entretien que la juriste nous a accordé le jeudi 25 mars 2021 à Ouagadougou.

Qu’est-ce qu’il faut retenir quand on parle d’avortement sécurisé ?

L’avortement sécurisé se définit comme étant une interruption de grossesse qui se fait dans des conditions sécurisées. Autrement dit, de façon sanitaire, donc dans un centre de santé avec le matériel adéquat. L’objectif est de minimiser les conséquences liées à l’interruption de la grossesse. Il n’y a pas de risque zéro mais au moins on doit tout mettre en œuvre pour réduire les conséquences.

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Quelle est la différence entre avortement sécurisé et avortement légal ?

Un avortement légal est un avortement sécurisé. Cela veut dire qu’il a été fait dans les conditions prévues par la loi burkinabè. Ça veut aussi dire qu’il sera pratiqué dans une formation sanitaire avec tout le nécessaire. Maintenant un avortement sécurisé n’est pas forcément légal. Il y a des gens qui peuvent avoir les moyens de se fournir l’équipement nécessaire pour offrir ce service mais ça peut ne pas être dans les conditions prévues par notre législation.

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Dans quel cas justement l’avortement est autorisé par la loi au Burkina ?

La loi autorise l’avortement dans essentiellement quatre conditions : lorsque la santé ou la vie de la femme est en danger et lorsqu’il y a malformation du fœtus (il n’est pas bien formé : c’est-à-dire qu’il n’a pas de cerveau par exemple ou toute autre anomalie qui ne va pas permettre à l’enfant de vivre tout au plus 24 heures après l’accouchement). Dans ces deux cas, l’avortement peut être pratiqué à tout moment sur avis du médecin qui atteste de la gravité de la situation. La loi autorise également que les grossesses issues de relations incestueuses ou de viol puissent également faire l’objet d’un avortement si la femme le désire.

Est-ce que le message n’est pas souvent mal perçu ?

On s’efforce de passer le bon message, de faire connaître ce que la loi et les textes disent aussi bien au niveau national qu’international. Mais comme on le dit, il y a des gens qui seront toujours contre cette pratique peu importe la condition dans laquelle les femmes se trouvent. Ce sont ces personnes qui, la plupart du temps, essaient d’interpréter le message à leur façon pour saboter les luttes. Comprenant cela, nous essayons de faire avec.

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Après les sondages que nous avons faits, on s’est rendu compte que la majorité des jeunes filles qui vont vers l’avortement auraient pu bénéficier d’une assistance médicale pour plus de sécurité, parce qu’elles ont été victimes soit d’inceste, soit de viol. Malheureusement, au Burkina Faso, le tabou dans la sexualité fait qu’une fille qui a été violée préfère garder le silence. C’est lorsque la grossesse se présente qu’elle commence à dénoncer. En ce moment c’est difficile de reconstituer les preuves. Pourtant, une fille qui a reçu une éducation sexuelle peut facilement aller vers qui de droit pour demander une prise en charge qui va même l’empêcher de tomber enceinte. On doit sensibiliser les filles afin qu’elles aillent, en pareille situation, à la recherche des informations pour savoir à quoi elles ont droit et à quoi elles n’ont pas droit. Même si elles ne sont pas éligibles à l’avortement sécurisé, elles ont forcément droit à un accompagnement et à une prise en charge pour garder la grossesse en toute sécurité.

L’interruption de la grossesse est autorisée si la malformation ne va pas permettre à l’enfant de vivre tout au plus 24 heures après l’accouchement

Concrètement parlant, que doit faire la jeune fille ou la femme après un viol ou lorsqu’elle a été victime d’inceste ?

La première chose à faire, c’est d’aller dans un centre de santé ou vers un officier de police judiciaire. Même si elle va d’abord à la police ou à la gendarmerie, on va lui recommander d’aller dans une formation sanitaire pour bénéficier, entre autres, d’une contraception d’urgence qui va empêcher une probable grossesse. Aussi, il y a les maladies sexuellement transmissibles. On peut par exemple mettre la victime sous ARV pour empêcher une éventuelle contamination au VIH.

Maintenant, si la jeune fille ou la femme a caché sa situation (viol ou acte d’inceste répété) et qu’une grossesse survient, c’est mieux d’aller vers les OPJ et d’avoir le courage d’expliquer. Si on arrive à reconstituer les faits et qu’il y a des preuves, le procureur peut estimer que la victime est en situation de détresse et l’autoriser à avoir un avortement sécurisé avant même qu’on puisse finaliser les poursuites et autres. Pareil pour l’inceste si c’est dénoncé. Dans ce cas même c’est rapide car on peut reconstituer les preuves.

Mais est-ce qu’il y a des conditions particulières à remplir dans ces deux cas ?

La grossesse ne doit pas dépasser quatorze semaines. Ce délai passé, la femme ou la jeune fille est obligée de garder le bébé. De plus, il faut une autorisation expresse du tribunal. La concernée doit faire une demande au niveau du parquet pour se faire délivrer une autorisation pour qu’un médecin puisse lui fournir l’avortement sécurisé. Sans ça c’est compliqué qu’une fille se lève pour dire j’ai été victime de viol de mon père ou de mon frère, je ne veux pas de la grossesse et un prestataire va lui offrir ce service. Ça sera peut-être un avortement sécurisé mais pas légal. C’est pourquoi il est important de dénoncer très tôt pour qu’on puisse constituer les preuves et espérer obtenir l’autorisation du juge qui peut même sanctionner l’auteur pour éviter la récidive.

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Vu les conditions à remplir, on peut dire que tout est fait pour décourager la victime…

Les 14 semaines n’ont pas été fixées de façon fortuite. Il s’agit de protéger la maman des conséquences d’un avortement. Après ce délai, le fœtus commence à être bien formé. Pour procéder à une interruption de grossesse, il faut un équipement bien précis pour éviter une éventuelle complication.

Parlez-nous des chiffres dont vous disposez sur les avortements clandestins.

Les statistiques que nous avons datent de 2012. On estimait à 105 000 le nombre d’avortements clandestins qui ont eu lieu sur une année. Au niveau du ministère de la Santé, il y a des chiffres sur les personnes qui ont consulté un centre de santé  pour des soins après avortement mais c’est assez vague puisque ça englobe d’autres facteurs, notamment les avortements spontanés ou fausses couches.

Quelques chiffres sur l’avortement clandestin

Quelles conséquences ces avortements clandestins peuvent avoir sur la communauté ?

Prenons simplement l’exemple d’une jeune fille de 15 ans. Quelles est sa contribution pour le pays ? On peut considérer que sa famille a investi sur elle, subvenant à ses besoins sur tous les plans et comptant sur elle pour l’avenir. Et un jour, suite à une grossesse non désirée, elle décide de pratiquer un avortement clandestin. Elle va donc dépenser de l’argent. Si l’opération ne marche pas, il faudra la conduire à l’hôpital pour remédier aux complications, sans compter le traumatisme psychologique. Le pire qui puisse arriver, c’est qu’elle peut y laisser sa vie, ce qui sera une perte pour les siens. Un père ou une mère qui perd sa jeune fille de 15 ans, ce n’est pas évident qu’il arrive à s’en remettre. Et peut-être même qu’un brillant avenir attendait cette dernière.

C’est souvent les filles respectables et modèles qui vont vers l’avortement clandestin pour préserver leur honneur

Quelle est la tranche d’âge des personnes qui pratiquent l’avortement et leur statut (mariées, célibataires) ?

On ne peut pas dire que l’avortement est réservé à un type de personnes. Ça peut arriver à toutes les femmes, peu importe la religion, l’ethnie et l’âge, de se retrouver dans une situation où elles vont y penser. La plupart du temps, on croit que ce sont les jeunes filles frivoles qui vont vers l’avortement. C’est faux car elles savent comment éviter une grossesse et quand ça leur arrive, elles n’iront pas à l’avortement car ça ne va étonner personne de les voir enceintes. C’est plutôt les filles respectables et modèles qui sont souvent concernées. Elles peuvent faire un faux pas. En ce moment, il est inconcevable pour elles de garder la grossesse, préférant aller vers un avortement clandestin pour préserver le respect que les autres ont pour elles.

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Un couple légalement marié peut-il pratiquer l’avortement pour limiter le nombre de ses enfants ?

Ce motif ne fait pas partie des conditions autorisées par la loi. Donc, légalement, ils ne peuvent pas avoir droit à un avortement sécurisé, à moins qu’on estime que la grossesse porte atteinte à la santé ou à la vie de la femme ou qu’elle résulte d’un viol ou d’un acte incestueux.

Depuis que vous avez commencé ce combat, avez-vous l’impression que le message passe ?

Les lignes sont en train de bouger. Il y a de plus en plus de femmes qui connaissent leurs droits en la matière. La thématique est très sensible mais nous sommes arrivés à un niveau où le débat se mène. Il y a un peu moins de 5 ans, on ne pouvait pas aborder la question ouvertement. On n’avait même pas la capacité d’expliquer ce pour quoi on se battait ou même de définir ce qu’est l’avortement. Même entre amis, en famille ou en société, quand on osait évoquer le sujet, personne n’écoutait et l’ambiance était plombée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui même si beaucoup n’épouse pas encore l’idée. Mais on arrive à donner la vraie information. Chacun sait donc à quoi s’attendre.

Un cri de cœur ?

J’aimerais dire aux uns et aux autres d’avoir l’esprit ouvert. Il ne faut pas croire que nous voulons inciter les filles à l’avortement. Ce n’est pas notre objectif mais la loi est la loi. On ne vote pas une loi pour satisfaire une personne. C’est plutôt pour un intérêt d’ordre public. Certains peuvent ne pas être d’accord mais il faut toujours respecter le droit des autres.

Interview réalisée par Zalissa Soré

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