Martyrs du Sahel : la foi jusqu’au sang

Ceci est une tribune, un hommage que l’église famille de Dieu à Ouahigouya rend à ses fidèles chrétiens tués à Toulfé par des terroristes en 2019.
Le 26 mai 2019, le ciel du Sahel burkinabè semblait déjà chargé d’une inquiétude silencieuse. Depuis des semaines, les rumeurs de l’insécurité descendaient le long de l’axe de Djibo, traversant les villages comme un vent de poussière et de peur. Toulfé, petite localité située à une vingtaine de kilomètres au nord de Titao, vivait désormais dans l’attente angoissée d’un malheur que chacun pressentait sans vouloir le nommer.Et pourtant, ce dimanche-là encore, les chrétiens de Toulfé se réunirent.
Ils étaient peu nombreux. Une petite communauté pauvre et discrète, perdue dans l’immensité austère du Sahel. Mais comme les premiers disciples du Christ, ils avaient gardé l’habitude sacrée de se retrouver chaque dimanche dans leur humble chapelle de village pour écouter la Parole de Dieu, prier ensemble et recevoir le Pain de Vie.
Dans ces terres abandonnées à la sécheresse et à la menace, avoir un prêtre chaque dimanche relevait presque du miracle. Le missionnaire ne pouvait venir qu’une fois tous les vingt-et-un jours. Alors, lorsqu’il passait, il célébrait l’Eucharistie et consacrait suffisamment d’hosties pour nourrir la foi de la communauté jusqu’à sa prochaine visite. Le reste du temps, les fidèles vivaient au rythme des Assemblées Dominicales en l’Absence du Prêtre. Et c’étaient les catéchistes qui devenaient les gardiens de la flamme.
Mais déjà la persécution approchait
Le catéchiste du village avait reçu des menaces de mort. On lui avait ordonné de partir s’il voulait vivre. Alors il avait quitté Toulfé pour trouver refuge à Titao. Beaucoup pensaient que la prière du dimanche allait cesser. Pourtant, dans le village, demeuraient encore deux vieux catéchistes à la retraite, deux hommes usés par les années mais demeurés debout dans la foi. Ils refusèrent de laisser mourir l’assemblée dominicale. Alors ils continuèrent de rassembler les fidèles. Non par héroïsme humain, mais parce qu’ils savaient qu’un peuple qui cesse de prier commence déjà à mourir.
Ce dimanche du 26 mai, les chrétiens s’étaient réunis d’une manière particulière. Ils voulaient prier, certes, mais aussi réfléchir ensemble aux mesures à prendre pour protéger leurs familles face aux menaces grandissantes. On parlait déjà de départs possibles, d’abris, de prudence. Les regards étaient graves. Pourtant, la liturgie suivait son cours paisible, comme une résistance silencieuse contre la peur.
L’un des catéchistes retraités, se tenait près de l’autel pour conduire la prière. L’autre était resté parmi les fidèles.
Et voici que vint le moment du Pater.
Les voix s’élevèrent dans la petite chapelle de Toulfé :
« Kôy tônd, d yelwênna sugri, Wend d sên kô-t taab sugri : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi… »
Ils allaient bientôt communier au Corps du Christ.
C’est alors que les hommes armés surgirent.
Le fracas des armes remplaça brutalement la prière des pauvres. Les tassassins firent irruption dans l’église, le visage couvert, les armes levées. La maison de Dieu fut envahie par la haine.
Ils tirèrent dans l’assemblée.
La panique éclata. Les cris se mêlèrent aux prières. Certains tombèrent immédiatement. D’autres cherchèrent à protéger les enfants. Les vieillards tremblaient. Mais au milieu du chaos, les assassins avaient déjà choisi leurs victimes.
Ils saisirent Bruno Niampa, ainsi que Michel Ganamé, Louis Ganamé et Simon Ganamé. Ils les traînèrent hors de la chapelle.
Là, juste devant la porte de l’église où ils étaient venus chercher la paix de Dieu, ils furent exécutés froidement.
Le sang des chrétiens coula sur le seuil même du sanctuaire.
À l’intérieur pourtant, un autre catéchiste demeurait encore vivant près de l’autel. Les assaillants revinrent et lui ordonnèrent de sortir.
Mais lui refusa.
Comme les anciens martyrs qui préféraient mourir dans la maison du Seigneur plutôt que de renier leur foi, il resta là, debout devant l’autel du Christ.
Alors ils tirèrent sur lui.
Il s’effondra près de l’autel, au milieu de la liturgie interrompue. Mais Dieu permit qu’il survive. Grièvement blessé, il fut évacué vers Ouahigouya et sauvé de justesse.
Les autres fidèles purent s’enfuir dans la confusion.
Restés seuls dans la chapelle, les assassins déchaînèrent alors leur rage contre les signes sacrés de la foi chrétienne. Ils tirèrent sur les statues des saints. Ils renversèrent les calices. Ils profanèrent le tabernacle. Les hosties consacrées furent dispersées à terre.
Et dans cette petite église de banco perdue au cœur du Sahel, le Corps du Christ se retrouva mêlé au sang de ses disciples.
Comme aux premiers siècles de l’Église, les martyrs de Toulfé n’étaient ni des chefs militaires, ni des hommes puissants. Ils étaient de simples chrétiens. Des hommes pauvres. Des gardiens de prière. Des croyants du dimanche.
Ils sont morts parce qu’ils étaient rassemblés pour prier. Ils sont morts parce qu’ils voulaient recevoir la communion. Ils sont morts parce qu’ils étaient restés fidèles au Christ dans une terre devenue hostile à son Nom.
Leurs noms demeurent désormais inscrits dans la mémoire souffrante mais croyante de l’Église du Burkina Faso : Ct Bruno Niampa. Louis Ganamé. Michel Ganamé. Simon Ganamé.
Et la petite chapelle de Toulfé, souillée par les balles et la haine, est devenue un sanctuaire silencieux où le sang des martyrs du Sahel a rejoint celui des témoins des premiers siècles.
Car au soir du 26 mai 2019, dans cette terre brûlée du Loroum, l’Évangile s’est écrit à nouveau en lettres de sang.
Source : Page Facebook du diocèse de Ouahigouya



