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Initiative pour la Gouvernance mondiale :  un an après son lancement, quelle empreinte du grand pari diplomatique du président Xi Jinping sur la scène internationale ?

L’analyse ci-dessous est une contribution de Mohanz Ben Djébal KONATÉ, Directeur de la Recherche de l’Institut des Hautes Études Internationales (INHEI), à la commémoration du premier anniversaire de l’Initiative pour la Gouvernance mondiale (IGM) du président Xi Jinping.

C’est un secret de polichinelle de rappeler à la mémoire collective que les débats sur la nécessaire reconfiguration de l’ordre mondial se sont considérablement intensifiés compte tenu de la dynamique géopolitique actuelle. Les rapports de force se déplacent tandis que les lignes de fracture se redessinent au gré, entre autres, des rivalités de puissance et des aspirations nouvelles des États du Sud.

Une telle ambiance internationale présage assurément la montée d’un multilatéralisme concurrentiel, un nouvel ordre assez représentatif dans lequel la République populaire de Chine entend désormais jouer son rôle fort assumé au bénéfice à la fois de ses citoyens et du Sud global. « Après avoir erré sans cesse entre montagnes et rivières, qui laissent douter d’une possible issue, [la] voilà soudain devant un village aux saules ombreux et aux fleurs ravissantes. »[1] Ainsi, le pays se trace-t-il un destin glorieux qui forge l’admiration par ses performances multisectorielles et ses ambitions diplomatiques sur la scène internationale matérialisées par l’Initiative pour la Gouvernance mondiale (IGM) qui commémore ce mardi 1er septembre 2026, son premier anniversaire. Quelle analyse peut-on faire de l’initiative et de son bilan au terme d’une année de parcours ?

  1. De la genèse de l’IGM à l’influence diplomatique de la Chine dans le monde

Lancée le 1er septembre 2025 lors du Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Tianjin, l’IGM se veut l’aboutissement d’un processus de maturation de la diplomatie chinoise. En rappel, elle est la suite logique d’une série d’initiatives de dimension mondiale[2] du président Xi Jinping qui permet à la République populaire de Chine de franchir un nouveau cap dans sa stratégie de positionnement diplomatique sur la scène internationale. La démarche est, en effet, significative. Pendant des décennies, la Chine a été perçue comme une puissance en ascension cherchant à s’intégrer aux structures existantes de l’ordre international. Cette initiative lui permet dorénavant de participer activement à la définition des règles du jeu dès lors qu’elle oriente la diplomatie chinoise sur la proposition d’un cadre de gouvernance à portée internationale.

Ces cinq dernières années, le rôle de leadership joué par Pékin sur les questions de la gouvernance mondiale s’inscrit largement dans sa vision d’une « communauté de destin pour l’humanité », qui met l’ensemble des États sur un pied d’égalité, préconise une gouvernance mondiale inclusive, équitable, représentative, et selon laquelle, ils ont l’obligation d’agir en synergie face aux défis contemporains multiformes et multidimensionnels qui transcendent les frontières nationales.

La prise en charge des questions liées aux mers et océans, au cyberespace, aux ressources critiques, à l’environnement, à la technologie, aux conflits et groupes armés, à la prolifération nucléaire, à la violation du droit international, au déséquilibre de développement etc., nécessitent des réformes globales du système international pour une réadaptation des mécanismes de gouvernance aux défis émergents. En 2013, Michel Rioux[3] alertait déjà : « Si les organisations internationales constituent des organisations socialement construites, elles sont aussi le reflet des arbitrages et des rapports de force qui permettent d’institutionnaliser un ordre dont la stabilité dépend foncièrement de leur capacité à répondre aux nouveaux défis et surtout à s’ajuster aux changements.

Ces arbitrages s’inscrivent eux-mêmes dans des contextes historiques et idéologiques modelés par des rapports de force ayant des effets structurants sur les institutions. Mais, chose certaine, les pratiques changent, les acteurs innovent et cherchent constamment à contourner les règles. Par conséquent, les institutions doivent évoluer, entreprendre des reformes ou mourir ». Dansle même registre,la Chine propose au monde un autre regard du fonctionnement de ce système et en suggère en son sein, une répartition de l’influence.

À l’évidence, une variable importante est à considérer dans l’approche de Xi Jinping sur la gouvernance mondiale : l’éclatement, le décloisonnement ou encore la diversification des pôles de décisions. Elle tranche naturellement avec le principe qui a toujours régi le fonctionnement des relations internationales et légitimé une pratique qui fait recettes depuis la fin de la Guerre froide : celui de la centralité qui se solde par une forme d’hégémonisme dans le monde. En clair, l’IGM interpelle et met les États face à leur responsabilité collective dans la construction participative d’un ordre global capable de répondre aux mutations qui s’annoncent.

Elle invite particulièrement à renforcer le multilatéralisme en accordant une place importante aux pays en développement dans les instances où se dessinent les grandes orientations de la gouvernance mondiale : « le processus visant à garantir un meilleur respect du droit des pays du Sud au développement, à faire entendre leur voix et à participer à la prise de décision dans les affaires internationales marquera une étape historique vers une gouvernance mondiale plus dynamique, plus efficace et porteuse d’espoir. »[4]

  • Le pari mondial de Xi Jinping trouve un écho favorable au Sud global

Les principes fondamentaux énoncés par le président chinois dans le cadre de l’IGM correspondent non seulement à une certaine vision du mode de fonctionnement de la communauté internationale mais répondent surtout à plusieurs préoccupations largement partagées par les pays du Sud :

  • L’égalité souveraine ;
  • L’État de droit international ;
  • Le multilatéralisme ;
  • Une approche centrée sur les peuples ;
  • Les actions concrètes.

La résonance de ces principes auprès des pays en développement ne saurait être comprise sans tenir compte de leur trajectoire historique. Pour nombre d’entre eux, et particulièrement pour les États africains, l’histoire contemporaine reste marquée par les expériences de maltraitances diverses[5] et de domination dans les relations internationales : « l’Afrique qui est un symbole, un concentré de problèmes de développement d’aujourd’hui, […] est fortement marquée par la dépendance et la domination, c’est-à-dire, des rapports extrêmement inégalitaires avec des centres de pouvoirs, de décisions, extérieurs au continent ou, au mieux, en situation périphérique ».[6] Certes, les indépendances, acquises pour la plupart à partir des années 1960 suite à la conférence de Bandung (avril 1955), ont juridiquement consacré la souveraineté des États africains. T

outefois, elles n’ont pas mis fin aux rapports de dépendance qui ont l’allure de nouvelles pratiques coloniales. Les déséquilibres existant dans bien de secteurs alimentent les revendications en faveur d’un système international ou d’un mode de gouvernance mondial équitable et ouvert. C’est précisément sur ce terreau historique que le principe d’égalité souveraine défendu par l’IGM trouve un écho particulier. Présent à la réunion annuelle des ministres des Affaires étrangères du Groupe des pays les moins avancés (PMA), tenue à New York le 26 septembre 2025, le camarade Karamoko Jean Marie Traoré, le chef de la diplomatie burkinabè, déclarait devant ses pairs que : « nos États ne sont ni pauvres, ni moins avancés, ils subissent les effets d’un système de gouvernance mondiale inéquitable et d’un ordre financier international favorable aux pays dits riches ».[7] En effet, pour de nombreux pays du Sud, la souveraineté ne saurait être réduite à la simple reconnaissance juridique d’un État. Elle implique également la capacité réelle de chaque nation à déterminer librement ses choix et ses partenaires de développement sans subir de pressions ou d’ingérences indues.

C’est la raison pour laquelle, un an après son lancement, l’IGM enregistre un écho diplomatique inédit, avec plus de 160 pays et organisations internationales qui ont favorablement accueilli et soutenu l’initiative. Par ailleurs, cette large adhésion ne saurait être dissociée des performances des pays en développement dans l’économie mondiale : « en parité de pouvoir d’achat, le Sud global représente désormais plus de 60 % de l’économie mondiale et contribue à hauteur de 80 % à la croissance économique planétaire, porté par de multiples pôles de développement répartis dans diverses régions. Le monopole exercé par un petit nombre de pays sur les affaires internationales n’est plus viable, et les injustices historiques de longue date doivent être réparées. »[8] En clair, nous assistons à un déplacement progressif du centre de gravité de l’économie mondiale, toute chose qui nourrit, au sein des pays du Sud, une revendication croissante en faveur d’une participation plus substantielle aux mécanismes de décisions dans les instances internationales. Dès lors, le maintien du système de centralité sus évoqué apparaît de moins en moins en adéquation avec les réalités économiques du moment.

Par ailleurs, le chiffre record d’adhésions peut être interprété comme l’expression évidente d’une aspiration collective à corriger certains déséquilibres de la gouvernance mondiale actuelle. Aussi, en vue d’accompagner et de faciliter la mise en œuvre de l’IGM, la Chine a créé en décembre 2025, le Groupe des amis y afférent. Initialement constitué d’une quarantaine de pays, ce cadre de concertation réunit à ce jour, environ 60 pays qui entretiennent déjà d’excellentes relations diplomatiques avec la République populaire de Chine et aspirent également à un monde plus équitable.

  • Le cas particulier du Burkina Faso

Sans surprise, le Burkina Faso fait partie des premiers pays à avoir rejoint le Groupe des amis de l’IGM. Sa posture actuelle sur la scène internationale est l’expression manifeste de sa volonté de rompre avec des méthodes classiques de gouvernance au plan mondial. Le discours politique est fortement empreint de l’engagement d’un pays qui souscrit au respect inconditionnel de la souveraineté réelle des États et à l’édification d’un modèle de société qui réponde aux aspirations profondes de son peuple. Le 1er avril 2025, le pays proclame la Révolution progressiste populaire (RPP)[9] qui vise à refonder l’État à partir d’importantes réformes dans l’ensemble des secteurs d’activités.

Naturellement, celles-ci touchent à sa politique étrangère qui devient le reflet d’une vision politique essentiellement axée, entre autres, sur la consolidation de sa souveraineté, le développement endogène et, surtout, la diversification des partenariats qui s’est soldée par le renforcement de la coopération Sud-Sud. C’est dans cette perspective que le pays trouve son intérêt à activement soutenir l’IGM qui offre l’opportunité au Sud global de contribuer à ce « dialogue international permanent » combien stratégique pour un rééquilibrage de l’ordre mondial. Alors, on pourrait dire que la Chine et le Burkina Faso ont une convergence de visions en matière de modèle de développement et de conduite des relations internationales. Au plan bilatéral, la coopération entre les deux pays est fondée sur le respect mutuel tout en dynamisant les échanges dans nombre de secteurs (santé, infrastructures, culture, éducation-formation, agriculture, sécurité, commerce etc.).

  • Quelles perspectives pour l’IGM ?

L’IGM, en même temps qu’elle contribue au débat international sur la réforme du multilatéralisme, elle doit adopter une approche introspective en vue d’évaluer les capacités réelles des pays du Sud global à efficacement conduire un tel processus. La quête d’un système international dépourvu d’insuffisances en termes de gouvernance est un combat de longue haleine qui nécessite des mesures structurelles socioéconomiques et politiques adéquates au sein des pays partenaires de l’initiative. Bien de pays en développement sont confrontés à des économies déficitaires et dépendantes faute d’industrialisation, une situation aggravée par des taux de scolarisation assez criards, une agriculture de subsistance faiblement modernisée dans certaines régions, une insuffisance de capitaux, des résultats des travaux de recherche insuffisamment valorisés par les décideurs politiques, etc.

Ces États ont manifestement diverses attentes en matière développement pour se hisser au niveau de la concurrence mondiale. Dans cette perspective, l’IGM pourrait précisément trouver l’une de ses principales raisons d’être dans l’accompagnement des transformations structurelles souhaitées. Il s’agit, au-delà de la question du multilatéralisme, de renforcer continuellement les capacités de certains pays du Sud global afin d’avoir des économies productives et compétitives, condition indispensable à leur participation effective à la gouvernance mondiale. Des cadres comme le Forum Chine-Afrique et la coopération bilatérale peuvent être mis à contribution.

L’enjeu est de faire de la gouvernance mondiale non seulement un espace de représentation politique, mais également un instrument de transformation des capacités productives des pays du Sud.


[1] Lu You, extrait du recueil : Deux poèmes sur les sentiments à l’aube d’une nuit d’automne (1192), cité dans Xi Jinping : la gouvernance de la Chine V (2025), p.209

[2] L’Initiative pour le développement mondial (2021), l’Initiative pour la sécurité mondiale (2022) et l’Initiative pour la civilisation mondiale (2023). Il faut rappeler qu’antérieurement (2013), le président Xi Jinping avait également lancé « Belt and Road Initiative »

[3] (Dir) Thierry de Balzacq et Frédéric Ramel, Traité des relations internationales (pp.836-837)

[4] Extrait du Livre blanc sur l’IGM (2026), « Une gouvernance mondiale plus juste et plus équitable : Principes, propositions et actions de la Chine » (p.5). Le titre original est en anglais.

[5] Nous faisons référence à la traite, à l’esclavage et au commerce triangulaire.

[6] François Barth (2003), L’Afrique : continent pluriel, (p.6)

[7] https://gouvernement.gov.bf/actualites/reunion-annuelle-du-groupe-des-pma, consulté le 30 septembre 2026

[8] Extrait du Livre blanc sur l’IGM (2026), « Une gouvernance mondiale plus juste et plus équitable : Principes, propositions et actions de la Chine » (Ibid.)

[9] Le Manifeste est disponible depuis avril 2026

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