S’il y a une profession qui a véritablement été sous les feux de la rampe dès l’apparition des premiers cas de covid19 au Burkina, c’est bien celle des pharmaciens. Manque de masques et de gels hydro-alcooliques, doublé d’une flambée des prix, ce sont autant de griefs que le citoyen lambda avait contre ces praticiens. Conscients de la situation, ces professionnels de la santé, plusieurs mois après, sont revenus de long en large sur cet épisode fâcheux. C’était au cours d’un panel organisé à l’occasion de la Journée mondiale du pharmacien, célébrée le 25 septembre 2020. A travers le thème « le pharmacien, un praticien au cœur du système de santé », ces spécialistes du médicament ont voulu mieux faire connaître leur métier. A bâtons rompus, ils ont répondu aux questions du modérateur qui n’était autre que Nadoun Coulibaly, journaliste économique à Jeune Afrique.

L’ensemble des panélistes ont répondu aux questions du modérateur

Quelles sont les conditions d’exercice de la profession de pharmacien au Burkina ?

Bien entendu il faut être titulaire du diplôme de docteur en pharmacie que l’on obtient après six ans d’études universitaires. Il faut également avoir la nationalité du pays dans lequel on se trouve. Mais dans le cadre de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africain), nous avons la possibilité d’exercer dans un autre Etat de cet espace. L’inscription à l’Ordre des pharmaciens est indispensable ; inscription qui doit être renouvelée chaque année.

Est-ce que le pharmacien c’est seulement celui qui vend le médicament dans une officine ?

(Rire) Nous avons vu des gens tressaillir quand vous avez parlé de vendre. Le pharmacien ne vend pas du médicament. Il dispense plutôt des produits. Cela signifie qu’en plus de l’acte de délivrer le médicament (qui peut être assimilé à la vente), il y associe le conseil. Quand je reçois par exemple une ordonnance au niveau de mon officine, j’ai le devoir de vérifier sa régularité, de me faire une opinion sur la qualité de la prescription avant de dispenser le médicament. Le bon médicament quand il est mal utilisé devient toxique pour la santé.

En plus de cela, on peut dire que le domaine de la pharmacie est assez vaste. Après le diplôme de docteur en pharmacie par exemple, il est possible de se spécialiser à travers un master en sciences du médicament, ce qui ouvre la voie à d’autres possibilités notamment les activités de recherche. Il y a plusieurs autres spécialisations que le pharmacien peut faire. Nous avons des pharmaciens biologistes, épidémiologistes, etc.

Le domaine pharmaceutique est assez vaste

Comment se passe la collaboration entre l’Ordre des pharmaciens, l’Agence nationale de régulation pharmaceutique (ANRP) et le syndicat des pharmaciens ? Quel est le rôle dévoué à chaque structure ?

Nous avons un objectif commun qui est de garantir la sécurité des produits et des prestations. L’Ordre des pharmaciens s’occupe de l’éthique et de la déontologie. Le syndicat s’occupe de défendre les intérêts matériels, moraux et financiers des pharmaciens. Pour ce qui est de la collaboration avec l’ANRP, il faut dire que nous avons des cadres de concertation et en cas de problème, on essaie ensemble de trouver des solutions rapidement.

Le panel a été organisé par le syndicat des pharmaciens qui est présidé par le Dr Aymar Tiendrébéogo

Quel a été le rôle du pharmacien dans la riposte contre la covid19 ?

Pour répondre à cette question, nous allons reprendre le thème de cette journée : dans la lutte contre cette maladie, le pharmacien a été au cœur de notre système de santé. En effet, nous avons très rapidement mis en place un comité de riposte contre la covid19 même si au niveau du ministère de la Santé, on n’a pas été impliqué. Avec cette commission, nous avons mis l’accent sur la communication et il s’est agi d’informer et de sensibiliser la population sur les mesures barrières, notamment au niveau des officines car il y avait beaucoup d’affluence.

Si on tient compte du fait que personne ne voulait aller à l’hôpital pour se faire contaminer, beaucoup préféraient aller voir le pharmacien pour les maladies chroniques et pour avoir des conseils utiles. Chez certaines personnes, c’était vraiment l’angoisse avec des problèmes d’insomnie. Nous félicitons au passage les pharmaciens d’officine car, en plus de ce gros boulot, on a eu très peu de rupture de médicaments (que ce soit dans le secteur privé ou au niveau de la CAMEG) dans le pays. Les chercheurs ont été fortement sollicités pour définir les protocoles de prise en charge. Nous avons mis en place une commission chargée de faire connaître la contribution du secteur pharmaceutique dans la gestion de cette crise.

La modération a été assurée par Nadoun Coulibaly, journaliste économique à Jeune Afrique

Dans le même temps on a constaté des spéculations avec la flambée des prix des masques et des gels hydro-alcooliques. Comment expliquez-vous cela ?

Vous faites bien de parler de spéculations. On a tenté de faire porter le chapeau aux pharmaciens. Cependant, il faut remettre les choses dans leur contexte. Dès l’annonce des premiers cas, la population s’est mise à paniquer et les uns et les autres se sont rués dans les officines pour acheter le nécessaire. En un temps record, tout ce qu’on avait comme stock de masques et gels s’est épuisé. Les pharmaciens ont dû se tourner vers d’autres importateurs qui faisaient venir les produits. Comme vous le savez, les transports étaient difficiles, les pays s’arrachaient les produits et il y a même eu des détournements au pied de l’avion. C’est pour vous dire à quel point il était compliqué de s’approvisionner. Et en de pareilles circonstances, les prix ne peuvent que flamber. Si par exemple, dans les conditions ordinaires, on achetait le masque à 300 F CFA pour le revendre à 350 ou 400 et en voulant se réapprovionner on nous le revend à 700, c’est sûr qu’on ne peut plus le vendre à 400. C’est ce qui a justifié la flambée des prix. Le ministère du Commerce a effectué des contrôles en la matière mais ses techniciens se sont rendu compte que les prix d’achat ont augmenté. Nous pouvons vous assurer qu’il y a une éthique dans cette profession et nous ne sommes pas là pour gruger la population.

On constate par moment que pour le même produit, il y a des différences de prix d’une officine à une autre. Quelles sont les raisons qui expliquent cet état de fait ?

Avant tout commentaire, il faut savoir que les prix des spécialités sont libres. Mais ce n’est pas pour autant que les pharmaciens font des spéculations comme certains tentent de le faire croire. Actuellement par exemple, nous sommes en période de paludisme mais si vous remarquez, les prix des antipaludiques restent les mêmes par rapport aux années passées. A partir du moment où il y a des marges indicatives que les pharmaciens ne peuvent pas dépasser, les différences se jouent à l’acquisition des médicaments. Il peut y avoir des variations en fonction des grossistes. De plus, pour certains produits, les pharmaciens sont taxés chez certains grossistes et pas chez d’autres. D’un grossiste à l’autre, il y a la TVA sur certains médicaments. Souvent aussi, on peut commander spécialement un produit pour un patient. Nous suivons des malades chroniques et certains médicaments ne sont pas tout le temps disponibles, on doit des fois les commander spécialement. Bien sûr, quand ils sont en petite quantité, leur coût est plus élevé.

« Le pharmacien et le médecin sont complémentaires car un bon diagnostic sans un bon produit ne sert à rien et un bon produit sans un bon diagnostic ne sert à rien non plus »

La pandémie de la covid19 a révélé quelques insuffisances dans le système. Selon vous, quels sont les leviers sur lesquels il faille désormais mettre l’accent ?

D’abord sur les ressources humaines. Ensuite, il faut simplifier les procédures pour la création d’une entreprise pharmaceutique. C’est une erreur d’importer les produits parce qu’on estime que c’est moins cher. Enfin, une fois que cela est fait, on doit apprendre à privilégier les médicaments fabriqués localement.

Est-ce que l’industrie pharmaceutique est une préoccupation des pharmaciens du Burkina ?

En 2018, nous avions organisé un forum autour de cette thématique car nous avons conscience que l’avenir de notre profession va dépendre de l’industrie pharmaceutique. Il est inacceptable qu’un pays comme le nôtre, avec plus de 20 millions d’habitants et toute l’expertise que nous avons (plus de 1000 pharmaciens), ne soit pas capable de produire du simple paracétamol. C’est une question de volonté politique et nous devons sensibiliser les acteurs économiques pour les amener à connaître le secteur ainsi que les enjeux pour notre pays.

Quelques panélistes

Où en êtes-vous avec les essais cliniques dans le cadre de la covid19 ?

C’est une question hautement politique… C’est vrai que la chloroquine avait été proposée comme le médicament miracle surtout qu’il est moins cher et très efficace. Suite à cela le gouvernement burkinabè a demandé un essai au niveau local et le Pr Halidou Tinto de l’IRSS (Institut de recherche en sciences de la santé) a monté un protocole à cet effet. Au finish, il a été convenu de conduire une étude observationnelle. Cela signifie que les chercheurs n’interviennent pas, ils n’apportent pas de médicaments aux patients mais ceux-ci sont suivis sur la base de ce que les cliniciens administrent comme traitement pour voir la plus-value de la chloroquine dans la prise en charge de la maladie. L’étude est en cours et bientôt les résultats seront disponibles.

Est-ce que les premiers résultats sont concluants ?

C’est difficile à dire. Le nombre de cas de covid19 a beaucoup diminué. Au tout début on avait beaucoup d’hospitalisation, ce qui facilitait le suivi des patients mais aujourd’hui, la virulence du virus a baissé, on n’a plus de cas sévère et donc les malades sont suivis à domicile. Tout cela joue sur l’étude.

Propos recueillis par Zalissa Soré

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